RP – Lolita

Avant cette nouvelle version de Bavardages, il y avait déjà de nombreux articles que j’aimais beaucoup sur l‘ancien blog. Voici quelques republications pour vous faire découvrir ou redécouvrir quatre livres que j’avais énormément aimés. A lire (impérativement) ou relire (pour le plaisir). On commence avec Lolita, de Vladimir Nabokov, un article publié à l’origine le 15 avril 2017.

Lolita, littéralement petite Lola, déjà diminutif du prénom Dolores. Toute petite Dolores. Un nom propre, sans mauvais jeu de mot, qui devint nom commun suite au roman du même nom de l’auteur russe Vladimir Nabokov. Une lolita, c’est une « très jeune fille qui suscite le désir masculin par l’image d’une féminité précoce », ou « une adolescente qui plaît par sa jeunesse » (définition du Robert et de L’Internaute.com). Dans l’inconscient collectif, une Lolita c’est même une jeune fille qui cherche à plaire aux hommes, à provoquer, à aguicher. La chanson d’Alizée, toujours du même nom, n’aide pas (ni son clip !). Daniel Balavoine chante aussi dans « Les petits lolos » (vu le titre on se savait mal barrés) :

« Poupées gonflées à l’hydrogène

Roulées comme des sirènes qui s’envolent

On peut les trouver à cinq heures

Devant les écoles

Les Lolitas

Une à moi… »

Frédéric Beigbeder en rajoute une couche en faisant dire à Octave, le narrateur du roman 99 francs, que « les hommes ne veulent plus aimer, ils se tapent des lolitas ou des putains ». On a saisi. Dans le roman de Nabokov pourtant, l’histoire de Lolita est un peu différente…

C’est d’abord l’histoire de Humbert Humbert, un jeune homme du genre monsieur-tout-le-monde à l’aspect le plus banal. Le roman se présente comme un récit à la première personne où H.H. retrace sa vie. Il est apparemment plutôt beau, et possède à l’évidence beaucoup d’esprit et de culture. Le gendre idéal, qui attire tout de suite la sympathie. Puis il nous présente sa classification tout à fait personnelle de la gent féminine et sa fixette sur ce qu’il appelle les « nymphettes » : des petites filles entre 9 et 12 ans ayant pour lui un charme particulier. Il les cherche dans la rue, dans les parcs, dans les groupes d’écolières et se plaît à les observer. Ce ne sont que des enfants, il le sait bien, et se fait très discret pour ne pas risquer d’être inconvenant ou de corrompre ces petites âmes par quelque chose de dégoûtant. Un jour, H.H. est amené à résider chez une femme qui vit seule avec sa fille de douze ans, Lolita. Alors que son hôtesse tombe amoureuse de lui, lui s’éprend de Lolita. Les premiers temps, il fait bien attention à se montrer discret, à ne rien laisser paraître pour ne pas effrayer l’enfant par quelque obscénité ou s’attirer les foudres de sa mère (ce qui ne l’empêche pas de concocter en cachette de petits plans affreux). Et si ça continuait comme ça pendant quatre cent pages ce ne serait pas intéressant, ce qui devait arriver arriva donc. Lolita se retrouve rapidement coincée entre les griffes du bel invité, celui-là même dont elle était un peu amoureuse, comme les enfants peuvent être attiré par des personnes qui les impressionnent sans bien le comprendre, avant qu’il ne se transforme en monstre. Le roman est assez long et le calvaire de la nymphette loin d’être terminé.

Ce livre parvient à être à la fois horrible (par son sujet) et génial (par son écriture). Nabokov nous rend sympathique un pédophile en exercice, et l’on suit ses fantaisies, lubies et frustrations presque d’un œil amical. On commence par avoir de la sympathie pour lui, jusqu’à ce que ça ne commence à vraiment trop déraper et qu’il passe du fantasme à la réalisation concrète. On est à la fois avec notre héros, on a envie qu’il réussisse à faire ce qu’il veut, mais en même temps pas du tout, car ce qu’il veut est ignoble. C’est truffé de références, principalement littéraires, qui nous dépeignent le narrateur comme un homme extrêmement cultivé. Nabokov, qui était capable d’écrire dans trois langues, donnait des cours à l’université et avait vécu dans plusieurs pays, l’était aussi. L’écriture est extrêmement riche sans être pompeuse ni trop ardue à lire. C’est pour moi un petit chef-d’œuvre de la littérature.

Ceux qui entendent le terme de « lolita » comme désignant une jeune fille faisant peu de cas de sa vertu et provoquant les hommes n’ont dû lire que la première partie du livre : celle qui dépeint Lolita comme une enfant joueuse et rayonnante, qui vient taquiner H.H. et lui faire des « avances » (selon H.H., qui n’a pas l’esprit le plus sain qui soit très manifestement). Rappelons qu’une fille de douze ans (et même encore plusieurs années après) qui joue à la séductrice ne voit pas dans son comportement la même chose qu’un adulte. Petite note au passage. Dans la seconde partie du livre, l’histoire de Lolita est beaucoup moins drôle. Elle est trimbalée de motel en motel par H.H., forcée à être son amante (en échange de montagnes de cadeaux) et pleure seule le soir dans son lit ou dans les bras de son violeur lorsqu’il a terminé. Elle finit par s’échapper et fuir. Non, non, ce n’est pas si drôle d’être une lolita…

Ce livre renvoie à un thème d’actualité (si on laisse de côté Roman Polanski qui se balade de cérémonie en cérémonie avec un air détaché et Woody Allen qui n’a pas trop compris non plus qu’un père, même adoptif, n’est pas sensé coucher avec sa fille). On parle beaucoup en ce moment de l’allongement du délai de prescription des crimes sexuels sur mineurs : les victimes pourraient porter plainte contre leur agresseur/se (les hommes n’ont pas le monopole du viol) jusqu’à trente ans après leur majorité, contre vingt ans aujourd’hui. C’est un projet défendu par Flavie Flament, qui travaille avec le gouvernement sur le sujet. Affaire à suivre…

Pour finir sur une note un peu moins sombre, j’en reviens au roman à l’origine de l’histoire et ne peux que vous conseiller de le lire. Pour ma part, je pense qu’il s’agit d’un des meilleurs livres que j’aie lus. Nabokov réussit (brillamment) à transformer une histoire abominable en une lecture  presque jubilatoire. Lisez-le, ne serait-ce que pour savoir pourquoi il faut prendre des pincettes avant de dire de qui que ce soit que c’est « une lolita ».


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