3. Le réveil

J’ouvre les yeux avec une double drôle d’impression. Celle déjà d’être anormalement reposée alors que le réveil n’a pas encore sonné, et surtout celle qu’il fait anormalement jour pour qu’il soit possiblement une heure où je suis sensée me réveiller…

Je bondis. Je suis en retard. Le réveil n’a pas sonné. Ou bien j’ai oublié de le mettre ? Ou une crise somnambulisme l’a éteint à ma place ? Pas le temps de régler les comptes, la journée commence par une course. Je devrais déjà être au bureau depuis quarante-cinq minutes, et j’en ai encore trente autres de trajet à faire. Sans parler du fait que j’ai quasiment épuisé mon capital sympathie auprès de mon chef à force de bourdes dans le genre. J’espérais être augmentée, mais je vais d’abord essayer de ne pas me faire virer, finalement. 

Au moment où je commençais à courir vers la salle de bain pour me jeter sous la douche, je me ravise. De toute façon la course que je vais faire dans la rue annulera totalement l’effet propreté et fraîcheur. Je lance la bouilloire, me précipite dans des vêtements, un coup de déo, un coup de dentifrice, un coup de brosse dans les cheveux et me voilà à nouveau dans la cuisine, à balancer de l’eau chaude et du café soluble dans un Thermos à emporter. Chaussures et course dans l’escalier.

Dehors, la rue me paraît étonnamment calme et lumineuse. C’est ça de se lever en retard, on découvre un autre monde, celui des gens qui peuvent se balader paisiblement sans risquer de se faire décapiter en plein open space. Mais pas le temps de flâner, je galope vers le métro en regrettant de ne pas avoir le temps de prendre un croissant. Les feux de signalisation me rendent à moitié hystérique et tant pis pour l’exemple, je bouscule un groupe scolaire pour passer devant et traverser au rouge. Je ne me fais pas renverser et c’est presque dommage, mon chef se sentirait terriblement mal de me téléphoner en hurlant pour finalement découvrir que je suis à l’hôpital. En espérant que je survive, déjà. Une bonne excuse, mais beaucoup trop risquée pour l’envisager sérieusement. Mon dieu ! Mais j’ai oublié de l’appeler pour le prévenir de mon retard ! Je le ferai dans le métro, dès que les gens pas pressés m’auront laissé passer. Je double un couple de retraités et m’aperçois au moment où je me rue sur le portique que je n’ai pas mon pass d’abonnée, il est resté chez moi, posé dans l’entrée. J’hésite à hurler. Ou peut-être pleurer. Mais pas le temps non plus, je me dirige vers un automate pour acheter un ticket. J’entends alors le métro arriver à la station, celui que je ne pourrai pas prendre mais le couple de petits vieux si, et mes nerfs font de la zumba. 

Pendant que la machine prend son temps (et le mien), j’essaye de relativiser et j’en profite pour ouvrir le Thermos et boire un peu de café. J’ai dû trop le secouer car il se renverse un peu et me brûle les doigts. Mais je reste calme, et au lieu de le lancer dans un mouvement de rage, je souffle un coup et je bois une petite gorgée de café. Café qui s’il a brûlé mes doigts, me brûle évidemment la langue aussi, forcément. Cette fois c’en est trop. Mon ticket en main, je me dirige à nouveau vers les portiques et jette le Thermos dans le première poubelle que je vois. Tant pis. J’en rachèterai un, mais celui-ci je ne le supporte plus. 

J’ai presque envie qu’on essaye de me voler mon sac ou que quelque chose se passe pour que j’aie l’occasion de hurler et de m’en prendre à quelqu’un sans me faire arrêter, mais rien ne se passe et pour une fois j’ai de la chance (enfin !). A peine arrivée sur le quai, un train arrive. Et chance plus inouïe encore, il est à moitié vide. A l’heure où je le prends d’ordinaire, il est bondé et je dois parfois en laisser passer un ou deux avant de pouvoir monter à bord. Cette fois, j’ai le luxe de pouvoir m’asseoir et respirer un peu. Bien mérité. 

J’en profite pour sortir mon téléphone et prévenir mon chef du retard qu’il a de toute façon bien eu le temps de constater… Mais il faut bien. Au moment de déverrouiller l’écran, je me pétrifie et ferme les yeux une seconde, pensant avoir rêvé. Mais en les rouvrant je constate que non. L’écran affiche bien la date du jour. Dimanche, et je ne travaille pas le dimanche. Je ne mets pas de réveil le dimanche. J’ai envie de rire, mais je n’ose pas, de peur de déclencher des sanglots en même temps. C’est donc pour ça que le métro est si vide finalement… Personne ne part travailler et je ne suis pas virée, pas aujourd’hui. 

A la station suivante, je fais demi-tour pour rentrer chez moi. Eveillée comme je le suis, je ne pourrai jamais me rendormir, mais j’ai bien mérité un croissant ! En sortant, j’aperçois un SDF, mon Thermos à la main, en train de boire l’ignoble café que j’ai préparé ce matin. Cette fois je m’autorise à sourire. Je lui donne une pièce et rentre chez moi soulagée, encore un peu secouée, mais soulagée.


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