1. Salutations

Comme chaque matin, je me lève, petit-déjeune, me prépare et file au boulot. Toujours avec quelques minutes de retard que je compense en partie par une marche rapide ou une petite course, selon les jours, pour arriver finalement à peu près à l’heure. A peu près à l’heure signifiant jamais à l’heure mais pas suffisamment en retard pour que ce soit vraiment considéré comme un retard. 

Chaque matin, j’arrive donc de mon pas vif rehaussé d’un semblant d’air dégagé (pour donner l’impression que je ne suis pas en retard sans pour autant laisser le temps filer, ce qui est à moitié efficace, ce qui est du coup mieux que rien). Et chaque matin, même cérémonie des saluts que je rate invariablement, trop concentrée sur mon presque retard pour penser à me mettre en condition. A chaque collègue sa façon de dire bonjour, de faire la bise, serrer ou agiter la main, et j’oublie toujours qui fait quoi…

Ce matin, je commence par lancer un petit « Salut ! » à Gustave en agitant la main, alors qu’il s’avançait vers moi pour me faire la bise. Un râteau pour lui et un début de malaise pour moi. Je laisse échapper un petit rire gêné qui me mortifie un peu plus et continue d’avancer rapidement. Troublée par ce raté, je croise Jean-Paul et vais pour lui faire la bise, stoppée net par la main qu’il me tend. On récolte ce que l’on sème et la moisson fut rapide. M’éloignant rapidement de la zone du désastre en espérant emporter avec moi le souvenir de ces deux échecs, je lève les yeux au ciel en m’intimant à voix basse de me calmer un peu, et baisse à nouveau le regard pour croiser celui de ma chef, qui me fixe en affichant un air interrogateur. Nouveau rire gêné. Cette fois, je me ressaisis rapidement et adopte l’attitude de quelqu’un qui ne va ni serrer la main ni faire la bise, afin d’éviter un nouveau cafouillage avec potentiellement plus de conséquences. Je la salue donc le plus professionnellement possible d’une voix claire, puis continue ma lente traversée de l’étage en espérant ne pas l’avoir offensée. Au point où j’en suis il valait mieux ça. Mon bureau se trouve tout au fond, m’obligeant à croiser presque tout le monde en arrivant et ne m’avantageant pas en termes de retard le matin, contrairement à Gustave, qui a son espace de travail juste à l’entrée (et remplit donc le rôle de vigie, contrôlant les allées et venues de chacun et alimentant les rumeurs grâce à ces informations).

Cette fois je croise Caroline, que toute interaction avec un être humain rend mal à l’aise tant elle est timide. Nous échangeons un regard de quelques secondes, attendant l’une et l’autre de savoir comment nous devons nous saluer. Pour éviter qu’un nouveau malaise ne s’installe, je prends les devants, lui souris et lui dis bonjour en agitant la main. Pas de contact physique, de main moite ou molle, de bise mal visée ou de coup de tête, c’est idéal. Elle me rend mon salut avec chaleur, c’est une première victoire !

Heureuse de cette réussite, j’arrive enfin à mon bureau, un lieu plus sécurisé que je partage avec deux collègues dont je suis assez proche et qui ne s’embarrassent pas trop de manières. Je me précipite à l’intérieur et lance un grand « Coucou les gars ! » à la compagnie. La compagnie se trouvant être aujourd’hui les deux collègues attendus, le directeur, Robert du service juridique et un inconnu supplémentaire. Trop surprise d’avoir été ainsi piégée au moment où je me pensais enfin hors de danger, je n’ai rien trouvé à dire d’immédiat pour rattraper ma bourde et de longues secondes se sont écoulées avant que le directeur ne se lève et me dise : « Vous voilà enfin ! Nous vous attendions. Venez, nous allons commencer. »

Rouge de honte, je baragouine quelque chose à mi-chemin entre des excuses et un acquiescement, et je ne sais pas moi-même ce que j’ai voulu dire ni ce que j’ai dit réellement. Je m’assieds donc le plus discrètement possible sous un dégradé de regards outrés ou rieurs pour assister enfin à un salut réussi, celui du directeur, qui nous souhaite à tous la bienvenue d’un ton calme et assuré. Ça n’a pourtant pas l’air si compliqué…


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